La transhumance

La transhumance

Entretiens  avec La Roussella,

Comme elle avait la jambe leste  et le sabot clinquant, l’ancienne qui menait la farandole. Elle grimpait alerte, d’un pas vif et sûr, sur les drailles, poussée par la fièvre de l’impatience; derrière elle,  elle entendait le piétement sourd de ses compagnes.

Fini de se retourner dans sa place exigüe, finie  la moiteur, finis les bruits de chaines, là haut il n’y aurait que les chants des oiseaux, le tintement des sonnailles,  les beuglements des veaux, les alhuc des buronniers qui briseraient le silence cristallin.
Comme elle se trouvait léaubrac1agère dans cette montée et belle avec son chapeau fleurie, et son collier de clarine, elle ne sentait pas la lassitude de cette longue randonnée. De temps en temps, elle se retournait, ralentissait un peu, meuglait de tendresse  pour chercher son petit, fruit d’amours tardives, qui avait bien du mal à suivre ; elle était heureuse que le bédilier prenne  soin de lui, épargne ses sabots fragiles, il le  montait  de temps en temps dans le tombereau qui transportait les gerles et les farrats neufs, la nourriture et les bagages des quatre hommes qui seraient là, tout au long de leur estive, pour veiller sur le troupeau..

Déjà le plateau était en vue, elle pourrait faire boire ses  compagnes à l’eau fraîche de la fontaine  mais elle ne s’attarderait pas beaucoup, il fallaitimg_0002 encore donner un petit coup de collier pour arriver à destination : la montagne de Montorzier. Elle pourrait alors se goinfrer d’herbe fraîche, sentir le narcisse blanc odorant ou la jonquille en trompette, boire au ruisseau l’eau frémissante et se reposer, fière d’avoir si bien accompli sa tâche.

Elle en savait des choses, elle la doyenne qui avait si bien conduit, sans jamais se tromper, son troupeau jusqu’à la terre promise. Elle savait que, affichetranshumance 2010maintenant, la montée à l’estive était une fête pour tous ceux qui visitaient  le pays, qu’ils aimaient venir admirer les troupeaux lorsqu’ils passaient ainsi enguirlandés. Elle savait que les hommes qui allaient vivre avec elle,  s’abriterait dans le mazuc et que le cantales ferait le fromage avec son lait, que le pastre surveillerait  leur santé, que le bédillier s’occuperait de son veau et ne manquerait pas de lui amener  à l’heure de la tétée, et que le roul serait au service de tous. Elle savait que lorsque le jour et la nuit serait égaux, un grand feu sur la crête autour d’un grand mai crépiterait, que les hommes enverraient leurs ahucs[1] aux quatre coins du ciel, tout en mangeant un bout de fourme. Elle savait que le temps ne serait pas toujours aussi clément que ce 25 mai, mais elle était armée et résistait à tous les extrêmes, froid, pluie fine ou orage grondant, soleil ardant. Elle savait que lorsque  l’herbe durcirait sous le gel, que la nuit serait plus longue que le jour, la Saint Géraud du 13 octobre serait proche et proche aussi le retour à  l’étable. Elle savait que les hommes, qui avaient veillé sur elles toutes, s’en  iraient alors se louer comme pensaîres [2] à la foire de San Giral ou comme charbonniers à Paris pendant l’hiver. Elle savait aussi que sa mère était venue ici sur cet Aubrac mais elle se demandait depuis quand, ses ancêtres avaient brouté cette herbe grasse.

Alors, Ecoute Rousella…

Bien avant la fondation de la domerie d’Aubrac, l’Aubrac n’était pas lephoto-013 désert mythique que la littérature a fait croire, « in loco horroris et vaste solutidinis » lieu d’horreur et de vastes solitudes.  Le pays était déjà peuplé, la palynographie  et l’archéologie révèlent un défrichement et  des activités pastorales, elles révèlent aussi un  maillage très dense de mas dispersés  qui, peu à peu, se sont désertifiés  au profit de certains[3], formant  des villages et des espaces vidés de leurs  hommes. L’expansion concomitante de l’élevage transforma ces  espaces inhabités  en «  montanha ».  En 1346, un inventaire des montagnes sur les  registres de comptes de la domerie énumère  une  trentaine  de noms qui perdure jusqu’à aujourd’hui.

Dès 1200,  les seigneurs de Peyre et d’Apcher reconnaissent aux ecclésiastiques d’Aubrac  des droits de pacages pour leur troupeaux de chevaux sur leurs terres, il y eut même un procès qui condamna les gens du seigneur de Peyre à dédommager l’hôpital pour avoir tué ses juments vers le Déroc. La dernière mention connue de chevaux donnés à bail à cheptel date de 1394 où un loup dévora une jument à Escudières.

«si j’ai bien compris, au début il  n’y avait pas de vaches. Sais-tu  comment était organisée l’estive ? »

D’abord, ce sont les habitants du cru qui estivent lorsqu’ils en ont les moyens en foncier et personnel. En 1266  les habitants Trélans sont autorisés à pénétrer sur les herbages du mas de l’Hermet pour y faire l’estive pour leur propre cheptel mais aussi  pour le cheptel baillé.

Bien que l’on enregistre des baux à cheptel vers la fin du XIII siècle, dont photo-005al’un parle de  « custos vaccarum »[4], ce n’est qu’à la fin du XIV, que les registres de péages révèlent  un afflux de bétail étranger  accueilli  dans les pâturages communautaires, privant les habitants de l’usage de vaine pâture, ils auront des droits plus limités dans leur estive, les obligeant à une surveillance constante pour empêcher leur animaux d’aller brouter sur les terres louées . Marchastel et Nasbinals  doivent payer une redevance au religieux pour pâturer dans les biens communaux et se voient interdire certaines devèzes et coudercs[5] .

« ces montanhas ne dépendent plus des seigneurs mais de l’hôpital ? »

Cette mainmise de la domerie  sur les terres inhabitées est due à la générosité des seigneurs mais aussi à un partage sous jacent de la seigneurie: au seigneur la seigneurie éminente,[6] à l’hôpital la seigneurie utile consistant à l’utilisation économique des pacages  C’est donc  sous  l’impulsion de la domerie que la pratique de l’affermage des herbages va se  généraliser,  entrainant une transhumance de plus en plus forte. Des baux seront conclus entre le Dom[7] et des entrepreneurs, des bouchers, statue-cantalesdes maquignons, que l’on dit cabaniers ou herbassiers,  à qui les propriétaires (les seigneurs d’Armagnac, de Séverac, la domerie d’Aubrac et l’abbaye de Nonenque) confient,  l’espace d’un été, leurs troupeaux qui viennent du Quercy, du Gévaudan mais aussi de  Limoges, Toulouse, Bas-Languedoc . Cet âge d’or donna à l’hôpital de confortables revenus mais aussi fit la fortune de certains négociants et notamment ceux du bourg de Nasbinals où se tenaient des foires importantes. Les guerres de religion (fin du XVI siècle) mirent un frein à la transhumance lointaine et à la fabrication du fromage  selon un savoir-faire importé  de Haute-Auvergne, mais elles reprirent, la paix revenue, et cela jusqu’à l’aube du XX siècle. La forte immigration vers Paris, les contraintes sanitaires, les obligations patronales firent que la fabrication du « Laguiole » en buron fut abandonnée au profit d’un pâturage in extenso dans les montagnes closes de barbelés. [à gauche : statue du Cantalès à Aubrac ]

Et l’on n’entend plus le cantalès  reprendre en chœur avec le pastre, le bédilllier et le roul

Amoun, Amoun din la mountogno    Là haut, là haut dans la montagne
Almiech de cado pastura                      Au milieu de chaque pâture
Din l’herbes espesse                                 Dans l’herbe épaisse
et las ginsonnos et les gentianes
Troubares un trasso ousta[8] Vous trouverez un pauvre logis

Et puis Rousello écoute encore…

Puisque tu vas à Montorzier, sache que dans les archives judicaires de 1410, le berger de Montorzier fut victime de  voleurs qui  emportèrent : un lit, les couvertures, ses habits, sa bourse contenant 25 écus et deux cannes de drap de laine blanche. Quelques temps plus tard, on ouvrira auberge au buron de pierre de cette montagne, construction rare à cette époque.

« les burons n’existaient pas dans le temps ? »

Si bien sûr ils existaient mais les burons qui abritaient les hommes proposés à la garde et à la surveillance des troupeaux étaient des burons de mottes, burons enterrés et provisoires «  on les change de place chaque année » et dont l’entretien reviennait au loueur d’herbages. A Salles Hautes et à Salles Basses, un  inventaire dit que chacune a un buron fait «  avec des pièces de bois droites et couvert de gazon par-dessus » En 1808, un tel mazuc est décrit à Ginestouze.buron d orlhac photo rené hascoët
Mais plus tard, les burons presqu’enterrés furent construits en pierre et couverts de lauzes, bien lourdes pour résister au vent (photo : le buron d’Orlhac, René Hascoët).

Alors vois-tu Roussella, tes ancêtres  sont venus ici depuis plusieurs générations et tu perdures la traditionvaches-broutant photo michel pradier

« Encore une chose de plus  que je saurais »
me dit-elle en me regardant de ses beaux yeux fardés

Puis me tournant le dos , elle se mit à brouter…(photo Michel Pradier)

Marie Luxembourg

  • Biblio
    - «Documents sur l’ancien hôpital d’Aubrac » T I – Rigal & Verlaguet :-imprimerie Carrère à Rodez
    - «Documents  sur l’ancien hôpital d’Aubrac » T II- Rigal & Verlaguet -imprimerie Artières et Maury à Millau
    - « Les Monts d’Aubrac au Moyen-Age » sous la direction de Laurent Fau – édition de la Maison des Sciences de l’Homme -Paris 200
  • Archives Départementales de l’Aveyron -Rodez-  série H,  série E

[1] Cris de ralliement d’une montagne à l’autre et qui permettait de briser l’isolement.

[2] nourrisseurs

[3] Travaux du Dr Prunières natif de Nasbinals, mort à Marvejols

[4] Gardiens de vaches

[5] Procès en 1462-63 à la cour de la sénéchaussée de Beaucaire entre les Nasbinalais et les loueurs d’herbages  pour usage des herbes demeurées communes

[6] Les seigneurs reçoivent hommage, se réservent le droit de fortifications, le droit de haute justice

[7] Supérieur de l’Hôpital d’Aubrac

[8] Paroles de l’Abbé Aygalenc, sur l’air traditionnel ‘lou Roussinhol’