Henri IV et la France réconciliée par JF Deloustal

Henri IV et la France réconciliée par JF Deloustal

affichefestival-henri-iv1610-2010 : quatre cents ans que le « Bon Roi Henri » fut assassiné à Paris.

Marvejols qui doit tant à ce roi lui a rendu hommage lors d’un festival organisé par l’association les Fous du Bon Roy Henry en août dernier au travers, en autre, de spectacles historiques et d’une conférence donnée par Jean François Deloustal.

L’Association des Lozériens de Paris remercie vivement l’auteur qui nous permet de partager un moment privilégié de ce festival.

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HENRI IV ET LA FRANCE RECONCILIEE

Beaucoup y compris parmi nous les Marvejolais se demandent bien pourquoi notre belle ville est aussi intimement henri IV marvejolsliée à Henri IV. Pourquoi un festival lui est entièrement consacré ? Pourquoi Marvejols compte une statue du roi de France Henri IV au même titre qu’une sorte de vedette locale, la Bête du Gévaudan qui a terrorisé notre province au XVIIIe siècle ? Eh bien au travers de ses réalisations, le sculpteur Auricoste a fort bien signifié l’effroi mémorable jeté par la Bête dans nos contrées et à l’inverse il a honoré à très juste titre le bienfaiteur Henri IV. Marvejols doit beaucoup et à plusieurs titres à Henri IV, ce roi dont le nom est définitivement gravé au sommet de la courte liste des grands souverains, des rois qui ont laissé une trace indélébile dans l’Histoire. De Clodion le chevelu, premier des Mérovingiens régnant, à Louis-Philippe quatorze siècles plus tard, seule une petite poignée de monarques sont devenus des figures populaires. Saint-Louis, François Ier, Philippe IV Le Bel, Philippe II Auguste, Louis XI ou encore Louis XIV… et bien sûr l’incontournable Henri IV, vainqueur haut la main. Le mythe débute dans l’après-midi du 14 mai 1610, rue de la Ferronnerie, quand un inconnu se jette sur le roi et le poignarde à plusieurs reprises. Henri IV meurt presque sur le coup, à 56 ans, après vingt ans de règne. Le roman de sa vie était déjà suffisamment épais pour le faire entrer dans la légende sans cette fin tragique. Ce roi complexe et habile qui a modelé une nouvelle France, une France plus forte et surtout une France pacifiée. A la fin du XVIe siècle, au début du règne d’Henri IV, la France est affaiblie à bien des égards, traversée par des clivages profonds, tourmentée par des blessures béantes. Au moment où Ravaillac commet le crime le plus grave de l’Epoque Moderne, le régicide, l’assassinat du Roi de droit divin, du roi thaumaturge, notre pays est en paix avec lui-même et s’est indéniablement renforcé. Son règne reste fondateur d’une conception nouvelle de la nation, faite de tolérance et de dialogue, qui lui vaut sa place privilégiée dans l’histoire de France.

Le bon Roi Henri

Qui est véritablement le Bon Roi Henri ? Commençons par le début. Il gèle au château de Pau dans la nuit du 12 au 13 décembre 1553, lorsque l’on réveille Henri d’Albret, roi de Navarre, pour l’avertir que sa fille Jeanne est en train d’accoucher. Entrant dans la pièce, Henri d’Albret a, dit-on, encouragé sa fille à chanter une vieille chanson béarnaise, Nouste Dame deu cap deu poun (Notre-Dame du bout du pont), censée lui donner du courage mais surtout un fils et non pas une fille. Ayant amené l’enfant dans sa chambre, le grand-père aurait frotté les lèvres de son petit-fils avec de l’ail et lui aurait ensuite fait humer une coupe emplie de vin de Jurançon. Voyant l’enfant réagir vivement, il se serait alors écrié : « Tu seras un vrai Béarnais ! ».

Cet enfant qui voit le jour dans une contrée  reculée du royaume naît dans une famille riche de possessions territoriales et de titres qui en fait un personnage courtisé des deux côtés des Pyrénées.  Son père, Antoine de Bourbon, appartient à unle-chateau-de-coarrazee branche cadette de la famille de Valois qui règne en France et est le premier prince du sang. En vertu de la loi salique, il est donc, après les quatre fils d’Henri II, l’héritier présomptif de la couronne de France. Il faut ajouter à cela toutes les possessions de la famille d’Albret et qui reviennent de droit au petit Henri.

La prime enfance d’Henri s’inscrit dans les paysages béarnais de sa famille maternelle. C’est  là, dans le château de Coarraze à Pau .(illustration « le château de Coarraze » par Gustave Armand Houbigant), sur les contreforts des Pyrénées, que le petit Henri va passer l’essentiel de sa petite enfance. Il va côtoyer là paysans, domestiques et animaux. Il forge son attachement viscéral à son pays d’origine et son goût pour la simplicité et le contact humain qui formeront par la suite un de ses traits de caractère légendaire. Seul son rang lui fait ensuite quitter ses vertes montagnes pour la capitale.

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En 1557, le petit Henri de Navarre est présenté par ses parents au roi Henri II et à la reine Catherine de Médicis. Evoquant un futur mariage avec sa fille, le roi lui demande s’il veut  devenir son fils, le petit répond en béarnais en montrant Antoine de Bourbon : « Mon père, c’est le seigneur roi qui est là ». Henri II lui demanda alors s’il veut devenir son gendre. « Obé » (« Oui bien ») répond l’enfant de trois ans déjà plein de répartie. ( Potrait d’henri IV par Gustave Armand Houbigant – musée de Pau)

C’est aux côtés de son oncle Louis de Condé et de l’amiral de Coligny que le jeune Henri de Navarre fait son véritable apprentissage militaire. Il s’engage physiquement dans les actions de la troisième guerre de Religion. Alors qu’il n’a que quinze ans, que les opérations militaires tournent au désastre pour les huguenots, Henri de Navarre est nommé chef des armées par sa mère et acclamé. Le jeune Henri fait alors preuve d’un courage remarquable.

En 1572, Catherine de Médicis et Jeanne d’Albret décident d’unir leurs enfants respectifs, Marguerite de Valois et Henri de Navarre. Difficulté, Marguerite de Valois, étant catholique, ne peut se marier que devant un prêtre, et Henri en tant que protestant ne peut entrer dans une église, leur mariage est célébré sur le parvis de Notre-Dame. C’était d’ailleurs coutume au Moyen Age que le mariage soit célébré devant le porche de l’église.

Ce mariage entre une catholique et un protestant devait symboliser l’union retrouvée des sujets du roi de France. Il devint au contraire le prétexte du massacre de la Saint-Barthélemy, une des journées les plus noires de notre Histoire. Le massacre, qui a sans doute fait entre 2000 et 3000 victimes, se prolonge en province comme une sinistre trainée de poudre : des huguenots seront massacrés dans plusieurs villes, jusqu’en octobre 1572 à Bordeaux et Toulouse. Henri de Navarre assiste, impuissant, aux massacres de ses chers compagnons venus l’accompagner à Paris pour ses noces.

Dans ce contexte très troublé, ce qui n’était qu’une éventualité plus qu’improbable à sa naissance, advient finalement en 1584. La mort de François de France duc d’Anjou, dernier fils d’Henri II et l’absence d’héritier mâle pour les Valois font d’Henri de Navarre l’héritier du trône de France. Et le 1er août 1589, avant de mourir le lendemain des blessures infligées par le moine fanatique Jacques Clément, le roi Henri III reconnaît formellement son beau-frère et cousin le roi de Navarre comme son successeur légitime, et celui-ci devient le roi Henri IV. Pour Henri IV commence la longue reconquête du royaume, car il faut bien voir que les trois quarts des Français ne le reconnaissent pas pour roi.

Après des tergiversations, Henri de Navarre qui a changé près d’une dizaine de fois de  religion au cours de sa vie se abjuration-hivreconvertit ainsi au catholicisme . « Ce sera dimanche que je ferai le saut périlleux ». Ce sont les mots d’Henri IV dans une lettre adressée à sa maîtresse Gabrielle d’Estrées, le 23 juillet 1593. Depuis le début du mois de juillet, le roi reçoit une instruction religieuse, censée lui faire assimiler les rudiments d’une religion qu’il connaît déjà très bien, puisqu’il a été catholique de gré ou de force pendant plus de dix ans. Henri IV abjure solennellement
photo:Abjuration d’Henri IV – basilique Saint-Pierre de Rome) Le protestantisme, le 25 juillet 1593 en la basilique Saint-Denis. On lui a prêté, bien à tort, à cette occasion le mot célèbre selon lequel « Paris vaut bien une messe » (1593). Il est donc sacré à Chartres le 27 février 1594, et reçoit l’absolution du Pape Clément VIII le 17 septembre 1595.

Après avoir réglé ce problème Henri IV doit affronter une difficulté dynastique fondamentale. Proche de la cinquantaine il n’a toujours pas d’héritier légitime. Mais même si Marguerite ne lui a donné aucun enfant et qu’Henrimariage-hiv-medicis s’est définitivement séparé d’elle depuis 1585, il lui faut obtenir le divorce en bonne et due forme s’il veut convoler à nouveau.  C’est l’avancée des négociations de mariage avec la florentine Marie de Médicis qui contraint Marguerite à donner son accord. Henri épouse Marie de Médicis[iv] mais le roi s’est déjà entiché d’une nouvelle maîtresse  Henriette d’Entragues malgré les scènes de ménage vaudevillesques entre Marie et Henri, l’épouse trompée ne supportant pas cette « double-vie ». Chacun connaît la réputation de celui que l’on appelle communément le Vert Galant. La naissance d’un dauphin, futur Louis XIII l’année qui suit le mariage assure l’avenir de la dynastie de Bourbon.
(« Mariage par procuration de Marie de Médicis et d’Henri IV » par Pierre Paul Rubens- musée du Louvre)

Cette naissance est d’autant plus cruciale qu’Henri IV meurt brutalement. C’est alors qu’il entre véritablement dans la légende ce vendredi 14 mai 1610. Lorsqu’Henri IV se lève en ce matin ensoleillé il livre ses pensées tristement prémonitoires à Guise et Bassompierre : « Vous ne me connaissez pas maintenant, vous autres ; mais je mourrai un des ces jours, et quand vous m’aurez perdu, vous connaitrez alors ce que je valais et la différence qu’il y a de moi aux autres hommes »… La nuit a été agitée et, comme souvent, Henri a mal dormi et s’est levé aux aurores. Après avoir consacré les premières heures de la journée en audiences, il se rend à la messe. Revenu au Louvre pour prendre son repas, il rencontre la reine et joue avec les enfants, mais le cœur n’y est pas. Peu avant 16 heures, Henri décide de sortir du Louvre afin d’aller voir son ministre Sully à l’Arsenal et parler des derniers préparatifs avant de partir en campagne. La journée est belle mais Henri est préoccupé, il en profitera donc pour aller superviser les préparatifs de l’entrée de la reine qui doit avoir lieu dans deux jours. À plusieurs reprises, Henri repousse les capitaines des gardes inquiets pour sa sécurité. Au capitaine Vitry accouru pour l’accompagner, Henri répond en badinant : « Il y a cinquante et tant d’années que je me garde sans capitaine des gardes ; je me garderai bien encore tout seul… » Pourtant Henri ne part pas seul. Lorsqu’il monte dans son carrosse Henri s’installe du côté gauche. À ses côtés prennent place sept autres hommes : le duc d’Épernon s’assied à ses côtés tandis que Lavardin, Roquelaure, hiv-assass-01Montbazon et La Force s’installent aux portières, dos à la rue. Face au roi se tiennent son premier écuyer, Liancourt et Mirebeau. Rue de la Ferronnerie, le carrosse s’arrête soudain devant la taverne du « Cœur couronné percé d’une flèche » car deux charrettes, l’une chargée de foin l’autre de tonneaux, obstruent maintenant la rue étroite. Alors que des valets de pied s’affairent pour les faire ranger, le reste de l’escorte décide de couper par le cimetière des Innocents, puisqu’il est désormais impossible de rester près du carrosse qui frôle les bornes de la rue et les échoppes.

(« Paris assassinat d’Henri IV » gravure par Baquoy d’après Boucher chez Roger-Violet)

C’est à ce moment précis que François Ravaillac surgit. Le colosse aux cheveux roux s’élance armé dans sa main gauche d’un couteau à la longue lame effilée et au manche en corne de cerf. La lame a pénétré entre la deuxième et la troisième côte, près de l’aisselle, mais le coup n’est pas mortel. Puis l’assassin frappe une seconde fois, plus profondément. Le coup, porté plus bas, guide la lame entre la cinquième et la sixième côte. Celle-ci transperce alors le poumon gauche, sectionne la veine cave et crève l’aorte. Un troisième coup, porté immédiatement après le deuxième, traverse simplement la manche de Montbazon.

Au-dehors, c’est la cohue. On s’est jeté sur l’assassin qui n’a pas cherché à fuir, comme paralysé par la portée de son acte. On le roue bientôt de coups et il s’en faut de peu pour qu’il ne soit lynché sans autre forme de procès.

François Ravaillac est âgé d’une trentaine d’années au moment des faits. Ravaillac est ce que nous appellerions aujourd’hui un « illuminé ». Il a des visions. À plusieurs reprises au cours de son procès, il fait référence à ce feu et ces hosties qu’il voit flotter dans les airs, à ces odeurs de soufre qu’il sent tout autour de lui. Ravaillac est aussi un homme sous influence car il est le fruit d’un contexte idéologique qui tendait à justifier le régicide lorsque le roi était devenu un tyran. Pour lui Henri IV est d’abord un tyran d’usurpation car il souffre d’un problème de légitimité. Le roi est ensuite un tyran d’exercice. Il est entouré de conseillers protestants et sa politique de pacification leur est favorable. En outre, le roi s’apprête à faire la guerre aux Habsbourg, des catholiques ! Le tout allié à des princes allemands protestants ! La démonstration est limpide. Tyran d’usurpation et d’exercice, il méritait de mourir à double titre.

On découvre surtout, a posteriori, que nombre de signes et de prodiges avaient précédé la mort du roi. Même Nostradamus l’avait prévue lorsque, dans la prophétie première de la cinquième centurie, il écrivait : « Avant venue de ruine Celtique / Dans le temple deux parlementeront / Poignard cœur, d’un coursier et pique / Sans faire de bruit, le Grand enterreront »… En réalité, comme tous les grands assassinats de l’histoire qui préservent une part d’ombre, la mort d’Henri IV a fait l’objet de nombre de théories, de nombre d’interprétations. Pourtant, il semble bien qu’elle soit le fait d’un fanatique isolé, mû par l’air du temps vicié par les théories du tyrannicide et les rumeurs infondées.

L’arrêt du parlement concernant l’exécution de Ravaillac fut appliqué à la lettreexecution-ravaillac. Il prévoyait qu’il soit « tenaillé aux mamelles, bras, cuisses & gras des jambes, sa main droite tenant le couteau duquel il a commis ledit parricide, ard et brulée du feu de soufre ; & sur les endroits  où il sera tenaillé, jeté du plomb fondu, de l’huile bouillante, de la poix-résine bouillante, de la cire & soufre fondus ensemble : ce fait son corps tiré et démembré à quatre chevaux, ses membres et corps consumés au feu, & réduits en cendres jetées au vent [...] ». Alors que Ravaillac était écartelé, certaines personnes tirèrent les cordes pour aider les chevaux. On remplaça même l’un d’eux qui fatiguait, jusqu’à ce que la cuisse du condamné ne se rompe. On fit de nouveau tirer les chevaux et au bout de plus de deux heures de torture, Ravaillac rendit l’âme. À cet instant la foule fondit sur le malheureux et éparpilla ses restes. Une femme mordit même dans sa chair symptôme du degré de haine concentré sur sa personne. Le bourreau censé recueillir ses restes pour les faire brûler et disperser ses cendres, ne retrouva rien…

(Le texte de l’arrêt est à :http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k101121t.image.r=ravaillac.f1.pagination.langFR

Revenons à la personnalité d’Henri IV, d’une grande complexité. Les différentes facettes de son caractère sont façonnées par quantité d’épreuves auxquelles Henri est confronté au cours de sa vie. Tour à tour otage à la cour, témoin du massacre de ses proches compagnons à dix-huit ans, fugitif et dissident pendant près de trente ans, soldat sans repos depuis ses seize ans, Henri expérimente tôt la solitude et la peur. De cette personnalité complexe et souvent contradictoire, l’Histoire a d’abord retenu ce qu’Henri a voulu laisser paraître. Les images d’un roi en mouvement, viril, courageux voire téméraire, gai luron et bon vivant, cultivant l’amitié de ses proches, père attentionné, capable d’affection sincère et familier avec le peuple font partie de cette catégorie. Il est d’abord facile, vif, hâbleur, il promet plus qu’il ne tient et fait parfois preuve d’une grande impatience. Adepte d’une familiarité qui frôle la vulgarité, Henri peut être trivial dans sa relation aux femmes. Enfin, loin de l’image d’un roi enjoué, sa correspondance montre un Henri IV en proie à des crises d’angoisse et de mélancolie. Motivées tour à tour par sa santé fragile. Les risques d’attentats ou ses malheurs amoureux sont très présentes et provoquent une insomnie chronique.

Plus que de légende, il s’agit bien d’un véritable culte qui lui fut rendu dès le xviiie siècle. Car c’est au xviiie siècle que s’est formée et développée cenotaphe-de-henri-iv-saint-denis la légende du bon roi Henri. En l’honneur d’Henri IV, Voltaire écrit en 1728 un poème intitulé La Henriade. Malgré cette image positive, son tombeau de Saint-Denis n’échappe pas à la profanation en 1793. Le corps d’Henri IV est le seul de tous les rois à être trouvé dans un excellent état de conservation. Il est exposé aux passants, debout, durant quelques jours. Les dépouilles royales sont ensuite jetées, pêle-mêle, dans une fosse commune au nord de la basilique. Le siècle romantique pérennisera la légende du Bon Roy Henry, roi galant, brave et bonhomme, jouant à quatre pattes avec ses enfants et grand chantre de la fameuse Poule-au-pot. Plus récemment, l’historiographie contemporaine a rétabli l’image d’un roi qui fut peu apprécié par ses sujets et qui eut beaucoup de mal à faire accepter sa politique. De plus, ses allées et venues d’une confession à l’autre, l’abjuration d’août 1572 et celle solennelle du 25 juillet 1593, lui valurent l’inimitié des deux camps. Avant d’être aimé du peuple, Henri IV fut donc l’un des rois les plus détestés, son effigie brûlée et son nom associé au diable. On ne dénombre pas moins d’une douzaine de tentatives d’assassinat contre lui. Légende noire puis légende ont fait d’Henri IV l’un des rois de France les plus reconnus. Mais au-delà de la personnalité remarquable du monarque, quelle était la France, quel était le Gévaudan du règne d’Henri IV.
(photo Cénotaphe d’Henri IV – Basilique Saint-Denis (93))

La France et le Gévaudan au tournant du XVIè siècle

Le visage du royaume de France qu’Henri IV quitte brutalement le 14 mai 1610 est bien différent de celui qu’il avait découvert lors du tour de France parcouru auprès de son cousin Charles IX, entre mars 1564 et mai 1566.

Henri IV s’appuie, pour gouverner, sur des ministres et conseillers compétents comme le baron de Rosny, futur duc de Sully, le catholique Villeroy et l’économiste Barthélemy de Laffemas. Les années de paix permettent de renflouer les caisses. Henri IV fait construire la grande galerie du Louvre qui relie le palais aux Tuileries. Il met en place une politique d’urbanisme moderne. Son règne voit cependant le soulèvement des paysans dans le centre du pays et le roi doit intervenir à la tête de son armée.

À l’échelle du continent européen, le royaume de France fait figure de géant démographique. Avec près de 18 millions d’habitants dans le cadre des frontières du traité de Cateau-Cambrésis (1559), la France est le pays le plus peuplé d’Europe loin devant le Saint-Empire romain germanique et la péninsule italienne (environ 12 millions chacun), la péninsule ibérique (environ 9 millions) et l’Angleterre (moins de 4 millions).

Globalement le XVIe siècle correspond à une période de croissance démographique importante pour le royaume de France. Sa dilatation territoriale est un premier élément d’explication car l’intégration au cours du siècle de nouveaux territoires tels que la Bretagne, les Trois-Evêchés (Metz, Toul et Verdun), le Calaisis, la Bresse, le Bugey et le pays de Gex permettent automatiquement de gonfler sa population. Mais la raison principale est démographique. C’est ce que les historiens appellent une période de récupération, puisque la population rattrape le niveau qui était le sien avant les saignées démographiques du milieu du XIVe siècle, lorsque les conséquences conjuguées de l’épidémie de Peste noire (1347-1352) et de la guerre de Cent ans avaient entraîné sa forte diminution.

Ces millions de Français habitent très majoritairement à la campagne (90%), même s’ils ne sont pas tous paysans. Même si on n’est pas au XVIè mais un peu plus tard, il faut bien voir que la population rurale est bien plus importante qu’aujourd’hui : 1500 habitants à Grandrieu, 849 au Buisson, 1800 à Ispagnac, 1000 à Saint-Léger-de-Peyre. Ceux qui résident en ville le font généralement dans de petites cités de moins de 10 000 habitants. La seule exception à la règle est Paris. Entre le début et la fin du siècle, sa population augmente de plus de 50%, passant de 200 000 à 300 000 habitants environ. Les autres villes du royaume font pâle figure et Lyon, pourtant au deuxième rang, atteint péniblement 70 000 habitants à la fin du siècle. Suivent, dans l’ordre, Rouen (environ 60 000), Bordeaux (de 40 000 à 50 000), Toulouse (environ 40 000) et Marseille (environ 30 000).

Pour l’immense majorité des contemporains d’Henri IV, les conditions d’existence restent difficiles, malgré les progrès de la fin du règne. L’espérance de vie ne dépasse guère 25 ans à la naissance et les taux de mortalité infantile atteignent des niveaux proprement effrayants : un nourrisson sur quatre n’atteint pas l’âge de un an et un enfant sur deux ne voit pas ses onze ans… Ruraux comme urbains restent fortement tributaires des aléas climatiques pour leur subsistance. L’hiver dure alors 6 à 9 mois en Gévaudan avec des précipitations neigeuses importantes et des étés où les températures culminent à peine à 25 degrés. Nous sommes là au début de ce que l’on appelle le petit âge glaciaire. Durant le règne de Louis XIV, l’océan Atlantique va être pris par les glaces au large de Bordeaux, le vin va geler dans les verres à Versailles même.

Si l’on s’en tient au moyen de transport le plus utilisé à l’époque, un cavalier peut parcourir en moyenne 40 à 50 km par jour sur des chemins souvent en mauvais état et jalonnés de péages. Charles Estienne, auteur d’un ouvrage intitulé Le guide des chemins de France (1552), estime qu’il faut à un cavalier ordinaire 19 journées pour parcourir le royaume du Nord au Sud et 22 journées d’Est en Ouest. Concrètement depuis Paris, en voyageant à cheval, il faut 7 jours pour aller à Bordeaux, 8 à 10 pour rallier Lyon et 16 à 20 pour atteindre Marseille… En Gévaudan, il faut une journée à partir de Mende pour rejoindre à cheval les parties les plus reculées du département.
En matière agricole, la production retrouve son niveau de 1560 en 1610. Le désir de paix est unanime : il favorise la mise en place de l’édit de Nantes, la reconstruction, dans le Languedoc et le Nord de la France, a un effet d’entraînement sur toute l’économie. La manufacture des Gobelins est créée, les arts et techniques encouragés. On s’inspire des travaux de l’agronome protestant Olivier de Serres et jouent un rôle majeur dans l’histoire de  la soie en faisant planter des millions de mûriers dans les Cévennes, à Paris et d’autres régions.

Avant l’effort entrepris par Henri IV et son entourage, l’agriculture est avant tout tournée vers la subsistance. L’essentiel de la production concerne les céréales, dont la variété (avoine, seigle, froment, méteil, mil, sarrasin…) masque mal les faibles rendements. L’assolement (plutôt triennal au Nord et biennal au Sud) permet tout juste à la terre de se reposer. Le problème est aggravé par la poussée démographique qui oblige non seulement les hommes à défricher de nouvelles terres (souvent plus ingrates à cultiver) mais aussi à morceler les exploitations lors des héritages, ne laissant qu’une superficie insuffisante pour faire vivre la famille.

La relance de l’agriculture s’opère de façon rationnelle. Henri IV et Sully convoquent des ingénieurs capables de moderniser le secteur. Si l’intérêt porté à l’agriculture par Sully a sans doute été exagéré, l’extrait célèbre des Œconomies royales a grandement contribué à faire naître le mythe : « le labourage et pasturage estoient les deux mamelles, dont la France estoit alimentée, et ses vraies mines du Pérou ». C’est surtout l’action d’Olivier de Serres (1539-1619) qu’il convient se souligner ici. Henri IV connaît la puissance de l’écrit et cherche un moyen de convaincre la noblesse de France d’adhérer à son projet de renouveau agricole. Il demande donc à Olivier de Serres de rédiger un ouvrage qui pourrait servir de manuel de gestion domestique à l’usage de l’agriculteur. Ainsi naît, en 1600, le fameux Théâtre de l’agriculture et mesnage des champs appelé à connaître un succès fulgurant. Henri lui-même s’en fait lire quelques pages tous les soirs pendant trois ou quatre mois.

La France de la fin du XVIe siècle est donc avant tout une grande puissance agricole. Elle le restera encore longtemps tant son retard industriel est conséquent par rapport à ses voisins. Plus préoccupant, elle doit faire venir de l’étranger nombre de productions, en particulier pour l’industrie textile. Soucieux d’éviter la « fuite des capitaux » dans un contexte de rééquilibrage du budget, Henri IV entend développer l’industrie française. Son mot d’ordre est simple : produire français.
Si son intérêt est grand dans tous les domaines, celui du textile retient plus particulièrement son attention. Il sait que la soie a remplacé depuis longtemps la laine pour habiller les plus fortunés. Il sait aussi que, chaque année, ce sont près de six millions d’écus qui sont dépensés pour l’achat de soieries étrangères (essentiellement italiennes). L’idée est donc de faire fabriquer en France ce qui était autrefois acheté hors des frontières. Concernant la laine, le royaume de France compte de nombreuses manufactures. Le Gévaudan déjà grand producteur profite du contexte favorable et de l’interdiction d’importer des draps anglais ou dans des pays soumis à l’Angleterre. La tradition du travail de la laine est ancienne dans notre région. En 1333, à Mende, une confrérie de tisserands publie ses statuts. En 1417, Mende et Serverette sont connus pour leur fabrication de draps. Quelques années plus tard, en 1425, les artisans de Saint-Chély-d’Apcher se regroupent dans la confrérie Saint-Antoine-l’Abbé. Et c’est à partir du XVIe, que cet artisanat se développe et connaît les débuts de sa prospérité.

Le roi n’institua pas la poule au pot comme le plat national français comme on l’a dit. Mais dans une querelle avec le duc de Savoie en 1600, il aurait prononcé son désir que chaque laboureur ait les moyens d’avoir une poule dans son pot : « Un poulet  dans chaque gamelle de paysan, tous les dimanches » ou « Je veux qu’il n’y ait si pauvre paysan en mon royaume qu’il n’ait tous les dimanches sa poule au pot.» ou encore « Si Dieu me donne encore la vie, je ferai qu’il n’y aura pas de laboureur en mon royaume qui n’ait moyen d’avoir une poule dans son pot » selon les versions.

Le duc de Savoie, en visite en France, apprenant que les gardes du roi ne sont payés que quatre écus par mois, propose au roi, de leur offrir à chacun un mois de paye; ce à quoi le roi, humilié, répond qu’il pendra tous ceux qui accepteront, et évoque alors son souhait de prospérité pour les Français, symbolisé par la poule au pot.

Des guerres de Religion à la France réunifiée, au Gévaudan pacifié

L’œuvre la plus remarquable d’Henri IV est la pacification religieuse. En cette fin du XVIe siècle, les fondements de la royauté sont ébranlés par la Réforme religieuse. À Paris comme en province commence alors le temps des bûchers. Le rejet provoqué chez les catholiques par le surgissement de la Réforme est d’autant plus fort que les effectifs de la nouvelle Église ne cessent de croître. Le nombre de ceux que l’on désigne désormais comme les « huguenots » atteint son apogée à la fin des années 1550. Les réformés représentent alors environ 10% de la population totale du royaume, soit environ deux millions de personnes, et sont présents dans toutes les couches de la population même si les principales terres d’élection de la Réforme sont le « croissant réformé » (de La Rochelle à Lyon, en passant par la vallée de la Garonne, le Bas-Languedoc et la vallée du Rhône), le Béarn et la Normandie.

La crise religieuse qui couve alors se double au début des années 1560 d’une crise politique,  lorsque la mort accidentelle du roi Henri II oblige deux de ses fils mineurs et inexpérimentés,  François II puis Charles IX, à régner successivement. Les régences de la reine mère  Catherine de Médicis et l’affaiblissement de l’autorité royale qui en découle,  aiguisent l’appétit des grands clans nobiliaires qui gravitent dans l’entourage royal. Le danger est d’autant plus grand pour la couronne que nombre de ces clans sont désormais divisés par la conversion de certains de leurs membres. Même un prince du sang comme Henri de Navarre pouvait « changer de couleur », comme l’on disait alors.
L’historiographie distingue généralement huit guerres de Religion entre mars 1562 et avril 1598 (édit de Nantes). Ce découpage pourrait surprendre bien des contemporains pour qui le « temps des troubles » est un temps continu que seuls les chroniqueurs puis les historiens s’efforceront de quantifier et de numéroter, a posteriori. Ces guerres successives scandent toutefois la vie des hommes du temps qui, tels Henri, ne profitent que de rares moments de paix : entre sa naissance en 1553 et sa mort en 1610, il expérimente plus de 20 ans de guerre.

Le 1er mars 1562 - jour du massacre de Wassy - est traditionnellement retenu pour marquer le début des Guerres de Religion en France. Ce jour là, une troupe catholique menée par le duc de Guise massacre des fidèles protestants à Wassy en Champagne, provoquant un cycle de guerres civiles qui ensanglantent le royaume de France durant les quatre décennies suivantes. En réalité, lorsque ces violences surviennent, le sang a déjà coulé en différents endroits et les tensions n’ont cessé de croître dans un royaume divisé par la déchirure confessionnelle entre catholiques majoritaires et protestants.

C’est à la fin des années 1510 que les idées luthériennes commencent à se répandre en France. Pour répondre à la fois à une intense soif religieuse mais aussi aux abus de l’Église catholique, certains chrétiens envisagent une rupture avec l’Église traditionnelle. En Gévaudan, c’est aux alentours des années 1530 que la Réforme commence à apparaître. Les contacts étroits entretenus avec les Cévennes et le Bas-Languedoc favorisent cette propagation dans le territoire marvejolais. A cela s’ajoute la volonté historique d’indépendance de Marvejols vis-à-vis de Mende et du pouvoir spirituel. La conversion des barons de Peyre, seigneurs de Marvejols fait le reste. La plupart de la noblesse marvejolaise : Pineton de Chambrun, Bonnet de Pailheret, Eymar de Jabrun, embrasse les idées nouvelles. Pour la première fois, Marvejols dément son soutien au roi de France en prenant parti pour le roi de Navarre, futur Henri IV.

En septembre 1567, frustrés par les multiples violations de l’édit de pacification, les huguenots décident de reprendre l’initiative. Plusieurs centaines de gentilshommes menés par Louis de Condé tentent de s’emparer de la personne du jeune roi Charles IX qui séjournait alors en Brie. Cette « surprise de Meaux » échoue comme avait échoué la conjuration d’Amboise en 1560. Elle a pour conséquence de braquer le pouvoir royal qui décide de confier au connétable Anne de Montmorency la conduite de la deuxième guerre, qui se déroule pour l’essentiel au nord de la Loire.

L’avènement de la paix est scellé par un projet de mariage entre Marguerite de Valois, la sœur du roi, et Henri de Navarre, chef des réformés. Les noces tournent au massacre lors de la Saint-Barthélemy (24 août 1572) qui se prolonge en province dans des villes comme Orléans, Tours, Lyon, Troyes, Bourges, Rouen, Bordeaux et Toulouse. Le choc est terrible pour les huguenots dont les effectifs s’effondrent de près de moitié entre 1560 et 1580. Leur encadrement militaire est décimé, puisque nombre de capitaines avaient accompagné le jeune Henri de Navarre à Paris, pour finalement y trouver la mort. Le baron de Peyre invité aux noces à Paris fait partie des victimes. Sa veuve prépare la vengeance et en confie le soin à son régisseur Mathieu Merle.

Les décennies qui suivent oscillent entre guerre, violences, prises d’armes et « coups de main », édits, traités et tentatives de paix. Entre la signature du traité du Fleix en 1580 et l’édit de Nantes, le chemin est encore long. Le 7 juillet 1585, le traité de Nemours détruit l’édifice de la paix patiemment bâti par les édits de pacification et renie la politique de tolérance civile. L’exercice de la religion prétendue réformée est interdit et ses fidèles doivent abjurer ou s’exiler dans les six mois. Cette réaction catholique est complétée par la bulle papale du 9 septembre 1585 qui excommuniait Henri de Navarre et le prince de Condé et les privait de leur droit à la succession au trône de France.

En Gévaudan, Marvejols devient la cible prioritaire des catholiques, a fortiori après les exactions de Mathieu Merle qui tue augustins, franciscains, dominicains et autres représentants du clergé à Marvejols et dans le reste dumarvejols porte soubeyran département. Mandaté par le roi, le duc Anne de Joyeuse, amiral de France soumet Le Malzieu avant de se diriger vers Marvejols le 12 août. La troupe assaille la ville qui a dû procéder à la va-vite à la réparation des remparts. Des renforts en homme arrivent graduellement  tout comme des canons de Paris et du Puy. Le lundi 18 août 1585 commence le bombardement. La ville capitule le 22 août et est alors en proie au pillage. La colonne des vaincus qui franchit les portes de Marvejols est décimée. Il est difficile de savoir précisément et justement ce qu’il est passé tant les exagérations sont légion d’une part et l’amnésie répandue de l’autre. Certaines relations de l’événement font état de viols, de massacres particulièrement odieux et de sévices en tout genre. Les rivières sont dit-on rouges de sang et les prés jonchés de cadavres. Les remparts sont démantelés. Seule une quarantaine d’habitations restent debout, 100 à 120 familles sont rescapées. Certaines sources évoquent 40 ou 50 rescapés protestants. Ces rescapés se réfugient dans le sud du Gévaudan. Passé le temps de la barbarie, les familles survivantes abjurent pour recouvrer leurs biens confisqués.

Les Etats du Gévaudan img_3546ademandent le relèvement de la ville. A partir de 1589, Henri IV favorise la renaissance de la ville par diverses mesures fiscales, exemptions et dons qui courent jusqu’en 1601. Il fait cadeau à la ville de 200 livres par an pendant 6 ans. Les Marvejolais sont exemptés pendant 9 ans du paiement de toutes tailles, subsides, impositions ordinaires et extraordinaires.

Pierre de Chambrun consul de Marvejols et médecin ordinaire du Roi a gravé dans la pierre de la porte duimg_3534a Soubeyran, la reconnaissance de la ville à Henri IV : « Pour avoir déchassé l’Anglais de ma province, Je porte d’une main la belle fleur de lys, Pour avoir soutenu le grand Henri mon prince par feu, par fer, par sang, presque je défaillis. Mais ores ce grand roy, faisant astrée naistre, dan le cœur des François follement désunis Maruege la bruslée ainsi comme un phénix a fait malgré le feu de ses cendres renaistre ». L’Edit de Nantes fait de Marvejols une place de sûreté qui permet à la communauté protestante de retrouver une assise officielle.

Ce fameux édit de Nantes est un édit de pacification. C’est même le dernier d’une longue série puisqu’on dénombre huit textes aux objectifs similaires l’ont précédé (six édits et deux traités). Comme les autres l’édit de Nantes vise à l’établissement de la paix en imposant un « donnant-donnant » : restauration de l’église catholique en tous ses biens et droits contre l’octroi de l’égalité civique et de privilèges exceptionnels à la communauté protestante. Les signataires ont également voulu détailler autant que possible toutes les décisions, afin de ne laisser aucune place à l’interprétation, qui généralement débouchait sur une inapplication de la paix. C’est ce qui explique à la fois l’exceptionnelle longueur de l’édit de Nantes (l’édit proprement dit, avec 93 articles dans sa version définitive enregistrée au parlement de Paris le 25 février 1599. La volonté d’Henri IV de voir effectivement la paix s’appliquer, ainsi que la lassitude généralisée après plus de trois décennies de troubles, font également que l’édit de Nantes connaît un succès plus durable que ces prédécesseurs.
L’édit de Nantes est parfois appelé « édit de tolérance ». Or rien dans cet édit, ou dans ses prédécesseurs, ne fait référence à la notion de tolérance telle que nous l’entendons aujourd’hui.

L’attitude qui consiste à admettre chez autrui une manière de penser ou d’agir différente de celle que l’on adopte soi même, cette indifférence à la différence, est inconnue au XVIe siècle. Il n’est pas question alors d’accepter l’altérité mais de « souffrir », d’endurer la présence du huguenot sans pouvoir faire autrement. À ce propos, le rappel récurrent de la volonté du roi de réunir tous ses sujets dans une seule et même Église est symptomatique. Dans l’esprit du législateur, il ne fait aucun doute que ces mesures sont temporaires, en attendant qu’un jour les circonstances permettent l’union au sein de l’Église catholique.

Pourtant en « tolérant », même temporairement, le culte protestant, le roi reconnaît et institutionnalise l’altérité. En acceptant une complète liberté de conscience et en conférant des droits civils et cultuels à une minorité de sujets protestants (sans doute un sujet sur vingt à la fin du XVIe siècle), l’édit de Nantes est un « jalon lumineux » (Janine Garrisson) sur la route de la liberté individuelle, de la liberté et des droits de l’Homme. Il est aussi par bien des aspects une étape fondamentale dans la sécularisation de l’État. Aucune référence dogmatique n’est décelable dans l’édit de Nantes. La dimension religieuse du différend est volontairement occultée et pour la première fois, on dissocie le politique du religieux. L’Edit de Nantes est l’un des premiers jalons de la laïcité.

400 ans après son assassinat, le 14 mai 1610, la popularité d’Henri IV est toujours au pinacle.
Une longue marche vers le pouvoir révélant son éclatant courage et son inlassable obstination dans le chaos d’un pays ravagé par les guerres de religion, un règne exemplaire de vingt ans qui pose les jalons d’une nouvelle France politique et économique. Pour le bien de son peuple, Henri IV choisit une agronomie novatrice, un urbanisme sans ségrégation, une industrie du luxe stimulée par les manufactures, dans un pays irrigué par un nouveau réseau de canaux et de ponts, symboles d’une prospérité qui va fasciner l’Europe. De la correspondance scandalisée d’un envoyé du roi d’Espagne découvrant la frénésie sexuelle du Béarnais à la Cour de Navarre au naturel des bains improvisés du roi, à Paris, sur les berges de la Seine, de sa quasi noyade à Neuilly jusqu’au sort rocambolesque de sa dépouille mortelle, la vie du Vert Galant est un roman. Henri IV c’est une extraordinaire capacité à surmonter les ambiguïtés de son statut, de son rang et de son caractère.

Tour à tour protestant et catholique, Béarnais et capétien, chef des huguenots rebelles et prince du sang, provincial et « fils de France », modéré et autoritaire, Henri de Navarre arrive à convertir ces antagonismes en une force positive qui l’aide à s’élever au rang de roi le plus aimé des Français. Guerrier amoureux de la Paix, champion de la tolérance et monarque absolu, le Vert-Galant est aussi cet amoureux insatiable qui voue un attachement très moderne à son innombrable progéniture. A l’heure des déchirures identitaires, il est l’incarnation de la France réconciliée.

Jean François  Deloustal

Docteur de l’Université Paris IV

Maire adjoint de Marvejols

Illustrations Marie Luxembourg